JAZZ POP ART : les pochettes FONTANA . MONTROUGE-AMSTERDAM 1964-1966
Se préparer au merveilleux
Les motifs de mon émerveillement devant ces pochettes aux fonds curieusement colorés avec ces mannequins impertinents sont restés confus jusqu’à la redécouverte d’un texte de Jean Louis Bory (le regretté critique cinéma du Nouvel Observateur). Il demandait au spectateur de se rendre perméable à la « poésie brute (…) qui se dégage de spectacles fabuleux au premier degré », en évoquant un film classique du cinéma fantastique des années 30 (King Kong) qui débordait de cette poésie« ne serait-ce que par la disproportion des mesures, le bouleversement des perspectives ordinaires-ici, le gigantisme-qui nous oblige à regarder simultanément à des échelles différentes et l’on sait que la poésie consiste à faire loucher »*.
Le même effet intervient devant ces compositions. On retrouve le léger flou de l’arrière plan dû à l’utilisation de transparents. Certes, on ne baigne plus dans le cauchemar mais dans deux mondes dont l’un est vrai (le mannequin) et l’autre féerique (le musicien). Ann, l’héroïne du film, devient successivement blonde et brune ; elle enfile toute la panoplie des vêtements de loisirs des années 60 et joue, provoque, gigote, crie, boit devant Kong tour à tour imperturbable, agacé, rieur, rêveur (N.D.R : que tous les formidables musiciens et chanteuses et les fans me pardonnent la comparaison qui ne cherche qu’à illustrer la séduction du couple).

Curieuse mise en scène pour du jazz qui demande à l’acheteur de se préparer au « merveilleux » en entrant chez son disquaire. C’est cette « longue route sinueuse » que Fontana a choisi pour mener au porte-monnaie et au cœur des clients.
En utilisant les recettes du Pop Art
Avec le « Great American Nude #52 » de Tom Wesselmann , le pop art acquiert en 1963 une renommée internationale et n’est plus un courant mineur de l’art contemporain. Nourri par les médias, réemployant des images du quotidien dans les magasines et la publicité avec les différentes techniques de collage, le pop art – à son tour- « influence la publicité, le design, l’industrie des objets en tout genre et retourne ainsi au quotidien »**.C’est précisément à cette même date que la société de production discographique Philips et sa filiale Fontana demandent une nouvelle approche visuelle des pochettes de disques de jazz au Studio 8×10 à Montrouge. Ils envisagent en effet de diffuser à une large échelle dans les pays du Marché Commun (Benelux, France, Italie et Allemagne) ,ainsi qu’en Grande Bretagne, les productions des labels américains que Philips vient de racheter (Mercury, Riverside, Emarcy) et de donner une impulsion aux ventes de leur propre production après la première tentative hexagonale « orchestrée » par Boris Vian à la fin des années 50 (collection « Jazz pour tous » chez Philips).Le succès phénoménal des disques de variétés incite en effet à innover et à dépasser les limites de la clientèle traditionnelle de la musique jazz.
Il faut toucher les acheteurs que l’on pourrait qualifier de «compulsifs », principalement les jeunes, qui font le succès commercial de la musique pop et sortir des réseaux habituels de distribution (les disquaires spécialisés) en évitant également les canons de l’esthétique raffinée des élites culturelles qui s’appliquent à la production du disque de jazz. Le « pop art » fournit la clé pour entrer dans le monde de la grande consommation en provoquant la rupture attendue avec les codes visuels dominants dans l’univers du jazz. C’est à Montrouge, au 18 de la rue Camille Pelletan , que ces images destinées à relancer la diffusion des microsillons dans toute l’Europe vont être réalisées en utilisant les recettes de l’art Pop né en Angleterre à la fin des années 50 et qui prend son essor aux Etats Unis avec Andy Warhol, Roy Lichtenstein et Tom Wesselman au début des années 60. Avec la technique du collage (« l’image dans l’image »), l’utilisation du gros plan (« blow-up »), le recours aux contrastes des couleurs, la valorisation du quotidien et l’ironie des rencontres incongrues, le photographe Gilbert Petit confectionne au Studio 8×10 une série d’une quinzaine de compositions qui vont marquer durablement l’identité de la collection. Ces compositions seront ensuite confiées au studio Jan Van Hengel à Amsterdam, à proximité du siège de la maison-mère Philips, avec l’utilisation d’une nouvelle technique de photomontage (« front projection ») qui va permettre la production d’images plus dynamiques.
Pour définir une identité visuelle forte et stable
La collection qui présente les grands noms du jazz et des musiciens à l’audience confidentielle, couvre une période de 20 ans (1945-1965) depuis la « swing era »jusqu’au « hard-bop ». Elle bénéficie de moyens techniques exceptionnels pour la production qui est souvent supérieure aux gravures originales réalisées sans doute avec des moyens plus réduits. La sélection repose aussi bien sur des reprises de morceaux choisis dans des disques différents du même artiste que des reprises intégrales de disques préexistants, diffusés le plus souvent aux Etats-Unis , enregistrés en studio ou en public. La réalisation des pochettes bénéficie du même soin que les enregistrements (cartonnage de qualité, protection par pelliculage). L’élément déterminant reste la création bâtie sur une série d’invariants qui composent une identité visuelle forte, identité qui sera conservée dans toute l’Europe pendant les trois années de la diffusion :
-un fond d’image colorée avec, à Montrouge, l’utilisation du procédé appelé Transflex qui repose vraisemblablement la technique du repérage (impression d’une image de couleur unique sur la même image en noir et blanc) et l’agrandissement d’une partie de la photo originale pour exalter le caractère principal du musicien, voire de l’instrument utilisé.
-l’incrustation d’un cliché original d’un jeune mannequin sur la plaque offset (sans logiciel..).Le mannequin porte une tenue qui n’est pas suggestive. La femme n’est pas un « objet de désir » comme les « vixens » (que l’on pourrait traduire par « bombes sexuelles ») sur les pochettes de disques exotiques aux Etats Unis : elle travaille désormais et porte une tenue adaptée sur une silhouette dépouillée (ni montre, ni bijoux) et moderne (le pantalon) pendant ses loisirs.
- un contraste ironique entre l’attitude du mannequin et celle du musicien, ironie relayée par l’interjection ou l’exclamation qui font office de titre à l’album (GO !, IN !, SWING !, MOVE !…) et évoquent le style de musique proposée en jouant le plus souvent de manière érudite sur des titres de morceaux, de disques, des surnoms, ..
Une rétrospective : de Montrouge à Amsterdam
L’exécution soignée du visuel, son originalité particulière (du moins dans l’univers de la publicité et de l’industrie discographique), la parfaite et rapide intégration des éléments constitutifs du Pop art – intégration quasi immédiate après diffusion des premières œuvres d’art sur le marché, la première exposition personnelle de Warhol ayant lieu à New York en 1962- justifient l’attention que certains collectionneurs et commissaires d’exposition ont apporté à cette collection. A dire vrai cette attention est principalement due aux collectionneurs italiens qui par deux fois ont signalé l’intérêt de cette création au grand public. Une première fois en mai-juin 1982 avec l’exposition organisée par la commune de Milan et Radio Popolare (« Cover and Cover .Grafica a 33 giri. Catalogue introuvable chez Mazzotta), exposition qui montre le travail du Studio 8×10 avec la pochette du disque d’Erroll Garner (Move !).
Une deuxième tentative a lieu à Sienne en 2008 avec l’exposition dédiée aux disques de jazz organisée la commune de Sienne et l’Académie nationale de jazz (Sienna Jazz Eye. Mazzotta 2008) où le travail du Studio Van Hengel à Amsterdam est cette fois mis à l’honneur avec la pochette du disque de Ben Webster (« Intimate ! »).
A ma connaissance aucun autre catalogue d’exposition ou ouvrage didactique sur le thème des pochettes de disques, pourtant abondamment illustré en Angleterre, en Allemagne et en France ces dernières années, ne mentionne cette collection. Arnaud Boubet (Paris Jazz Corner) présente l’image du dernier volume de la collection (« Groovy ! ») dans son livre sur la « cote européenne du Jazz » (Bleu Nuit éditeur 2002) et ce sera la seule référence en France. La commune de Montrouge, berceau de la création de la collection, a donc retenu le projet que je lui ai soumis et comblé ce vide avec la rétrospective des 36 pochettes produites dans la commune et ensuite en Hollande (en réalité 35+1 réalisée par la maison-mère Philips) de 1964 (date présumée du lancement de la collection en Hollande) à 1966 (dernier volume paru sous le numéro 36 : Freddie Hubbard « Groovy ! »). La totalité des pochettes conçues et réalisées à Montrouge (14 au total dont les 10 premières de la collection) ont été exposées dans un format agrandi pour mieux en souligner l’inventivité et la qualité des coloris. La totalité des pochettes réalisées à Amsterdam (21) pour la même collection ont été présentées dans leur format d’origine. L’exposition s’est tenue à la Médiathèque de Montrouge-32 rue Gabriel Péri (à côté de la mairie)- du 18 mars au 30 avril 2011.
Au moment du décrochage, l’agent H -animateur du blog “Les renseignements Géniaux”- a voulu en savoir plus sur cette histoire. Nous avons eu un entretien au café du coin , entretien qu’il a habilement monté et mis en ligne. (en savoir plus)
Philippe RABANES
*Jean-Louis BORY. Des Yeux pour voir . Cinéma I (1961-1966). Ramsay Poche Cinéma.
**POP ART . Tilman Osterwold. Taschen 2003.
















